"Notre regard n’est pas habitué à voir des femmes impliquées dans le djihad"

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"Notre regard n’est pas habitué à voir des femmes impliquées dans le djihad"

Date: 9 September 2016 | 6:06 pm

Trois femmes radicalisées projetant des attentats en France ont été arrêtées dans l’Essonne. Matthieu Suc, journaliste à Mediapart et auteur de “Femmes de djihadistes” apporte à “L’Obs” son analyse.

Trois femmes étaient sur le point de commettre des attaques en France. Est-ce surprenant ?

– Notre regard n’est pas habitué à voir des femmes impliquées dans le djihad. Voilà pourquoi cette histoire suscite tant d’émoi. On s’imagine, parce qu’elles sont voilées, qu’elles sont forcément victimes ou qu’elles ont subi un lavage de cerveau. A mon sens, ce sont des femmes fortes qui ont fait des choix et qui les assument. Dans le couple, ce sont même elles qui ont le plus de sciences religieuses. Elles poussent souvent l’élément masculin à l’enseignement approfondi du Coran.

Pourquoi n’est-ce pas surprenant ? Depuis 2014, les services de renseignement français sont sensibilisés à la question. Les services du Maghreb les avaient avertis de l’arrivée proche de femmes kamikazes. A l’intérieur des dossiers de filières d’acheminements de djihadistes en Syrie, on trouve de nombreuses écoutes et d’échanges qui ont contribué à cette préparation.

Enfin, il y a eu le cas d’Hayat Boumeddiene, en janvier 2015, avec le rôle qu’elle a joué aux côtés d’Amedy Coulibaly dans la tuerie de l’Hyper Casher. Son départ en Syrie et les photos d’elles datant d’il y a 5 ans ont confirmé que les femmes étaient tout autant radicalisées. Vêtue d’un niqab, arbalète au poignet, elle prend des pauses guerrières avec une satisfaction et une volupté évidente.

Avec tout cela, les services de renseignement et les autorités ont pris conscience que les femmes avaient un rôle à jouer dans le djihad. Elle devenait de plus en plus actrices et un risque grandissait.

Les femmes radicalisées s’inspirent-elles d’icônes telles que Hayat Boumeddiene ? N’est-ce pas contradictoire avec l’idéologie de Daech?

– La doctrine de l’Etat Islamique est très claire. Les femmes correspondent au temps long. Elles sont là pour enfanter les lionceaux du califat et assuré sa pérennité. Les hommes, en revanche, représentent le temps court. Ils sont destinés à mourir assez rapidement à la guerre ou dans des attentats. Il y a le respect du principe de non-mixité : une femme ne peut pas se mélanger aux hommes. Elles ne peuvent donc pas aller à la guerre. Cela poserait des problèmes logistiques assez insurmontables.

L’Etat Islamique n’encourage pas, en amont, les attentats produits par les femmes. Cela ne les empêche pas de les cautionner a posteriori.

On peut voir à travers les dossiers de filières syriennes que les femmes jeunes et non-mariées trépignent d’impatience. Elles ont envie de devenir actrice du djihad et prendre, elles aussi, les armes. Il y  a un côté très velléitaire.

Quelles sont les motivations des femmes ? Diffèrent-elles des hommes?

– On se focalise sur les 72 vierges, mais ce que l’on oublie et qui est largement aussi important, c’est que, d’après les prophéties djihadistes, lorsque vous avez le statut de “Chahid”, martyr en arabe, vous avez la capacité d’intercéder pour 72 personnes de votre entourage. Une fois mort, le martyr monterait directement au paradis aux côtés d’Allah. Il pourrait ainsi choisir 72 personnes de ses proches qui pourraient avoir accès aux mêmes privilèges.

Donc le djihadiste achèterait le ticket pour le paradis à ceux qu’il aime. Les femmes de djihadistes trouvent une part de leur motivation dans cette prophétie et la volonté d’être un martyr, tout comme les hommes.

Je me souviens d’une écoute où une femme expliquait à une de ses copines qu’elle craignait que son mari l’oublie au moment de l’intercession. Certaines d’entre elles désirent s’assurer leur ticket pour le paradis en devenant elle-même “Chahid”.

Enfin, il ne faut pas oublier qu’elles ont souvent les mêmes fondements religieux que leurs maris. Elles pensent la même chose de la société française qu’elles rejettent de la même manière. Comme leurs maris, elles combattent certaines valeurs de la France. Il s’agit des mêmes ressorts mais encore une fois, c’est plus difficilement concevable quand il s’agit d’une femme.

Dans un passé très récent, au sein de la bande à Bader et d’Action Directe, groupes terroristes d’extrême gauche, les femmes prenaient les armes également. L’assassinat du patron chez Renault, Georges Besse a été perpétré par deux d’entre elles. Elles lui ont tiré dessus pendant que les hommes assuraient la logistique.

La plus jeune des trois femmes projetait de se marier d’abord avec Larossi Aballa, un des tueurs de Magnanville, puis elle a souhaité se marier avec Adel Kermiche, l’un des assassins du prêtre de Saint-Etienne-du-Rouvray selon LCI. Est-ce une romance djihadiste ?

– Il y a un coté Bonnie and Clyde, sur la route du crime ou du djihad. On le voit dans le regard qu’Hayat Boumeddiene adresse à Amedy Coulibaly quand elle prend des pauses guerrières.

Certaines considèrent qu’un homme, prêt à sacrifier sa vie pour dieu, ne peut pas être mauvais. “Autrefois j’ai souffert, j’ai eu des histoires compliquées”, pensent-elles en idéalisant les djihadistes.

Certains témoignages d’islamistes que j’ai recueillis évoquaient des exemples de mariages idéalisés qui se sont terminés en divorce quelques semaines plus tard. Les hommes comme les femmes se bercent d’illusion. Peu importe l’idéologie, ils sont toujours rattrapés par leurs problèmes du quotidien, même au sein de l’islam radical.

Propos recueillis par Charles Thiefaine

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