Chômage, galère des jeunes : l'essai qui accuse les baby-boomers de tous les maux

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Chômage, galère des jeunes : l'essai qui accuse les baby-boomers de tous les maux

Date: 15 September 2016 | 8:53 am

Le sociologue Louis Chauvel a, depuis la fin des années 1990, une double conviction bien ancrée, pour ne pas dire obsessionnelle: les classes moyennes françaises vivent un déclassement sans équivalent; une génération s’est enrichie au détriment des suivantes, pillant des ressources sociales qui ne se renouvelleront pas.

Dans son dernier livre, «la Spirale du déclassement» (1), il revient sur ces deux thèmes pour les tresser dans une prose crépusculaire, passant de l’analyse technique ardue aux envolées pamphlétaires, du froid graphique à la référence littéraire, de la distance scientifique au bouillonnement intime. L’ensemble donne un texte parfois brouillon mais fourmillant de sujets de réflexion. Quoi qu’en disent ceux qui le critiquent, Louis Chauvel est un chercheur stimulant, un de ceux qui savent «rendre des choses invisibles visibles».

Sa thèse centrale ? La France a laissé depuis trente ans se produire un «déclassement systémique», sacrifiant ses classes moyennes et ses jeunes au profit des possédants et des seniors. Il suffit d’observer les différences vertigineuses de patrimoine (immobilier, notamment) pour s’en convaincre.

Ce grand changement menace les fondations de la société car il met à bas l’idée de progrès, consubstantielle à une «civilisation de classe moyenne». On assiste à un écartèlement continu entre la chanceuse génération des Trente Glorieuses (qui a connu tous les bonheurs: travail à plein temps, enrichissement patrimonial, retraites confortables, rentes…) et les suivantes qui, en dehors des héritiers, n’ont que leurs diplômes dévalorisés pour pleurer.

Thomas Piketty : “Par certains côtés, les inégalités sont actuellement plus fortes qu’en 1913”

La spirale emporte tout

Mais les Français sont dans le déni, allant jusqu’à détourner le regard de phénomènes évidents, comme la «repatrimonialisation» de la société (bien exposée par Thomas Piketty), la réduction du pouvoir d’achat relatif des catégories intermédiaires ou la progression du fossé entre le revenu moyen des retraités et celui des jeunes actifs.

Résultat, rien n’arrête la spirale qui, selon Chauvel, emporte tout: croissance, Etat-providence, équilibres budgétaires, «rendement» des titres scolaires, autonomie de la jeunesse… Ses deux précédents livres ont soulevé des polémiques, notamment à gauche, où l’idée de lutte des générations est considérée comme une chimère éclipsant celle des classes. Si la part des salaires a diminué de plusieurs points dans la valeur ajoutée, arguaient ses détracteurs, c’est au profit des détenteurs de capitaux, et non des personnes âgées, parmi lesquelles on trouve à la fois riches et pauvres.

Chauvel ferait par ailleurs l’impasse sur les solidarités intergénérationnelles (parents qui aident leurs enfants, enfants qui manifestent pour la retraite de leurs parents), et sous-estimerait le fait que les jeunes, en vieillissant, «rattrapent» leurs difficultés. Enfin, les vraies victimes de la crise ne seraient pas les jeunes des classes moyennes, mais les non-diplômés.

L’image du sucre au fond du café

Louis Chauvel balaie ces raisonnements, qu’il juge dangereux car ils nourrissent nos illusions – et donc la fameuse spirale. Celle-ci, loin de toucher les seules marges fragilisées de la société, en détruit par capillarité le noyau central. C’est l’image du sucre au fond de la tasse de café:

La partie supérieure semble toujours intacte, mais l’érosion continue de la partie immergée la promet à la déliquescence».

Quant à la solidarité intergénérationnelle, il l’admet. Mais elle n’a rien de réconfortant, puisqu’elle ne fait que creuser le fossé:

Les jeunes dévalorisés seront ensuite des adultes en difficulté, puis des retraités appauvris qui ne pourront soutenir à leur tour leurs enfants.»

Comment casser cette mécanique infernale ? La réponse à cette question n’est pas le point fort du livre de Chauvel, comme si une touche d’espoir pouvait gâcher son pot au noir. L’auteur se borne à rêver d’un ver sacrum («printemps sacré»), en référence au rituel romain par lequel, après une calamité, on confiait aux jeunes une partie du troupeau et on les invitait à fonder une nouvelle cité. Il suggère de laisser la jeunesse libre d’inventer «des champs nouveaux du développement humain» et de «découvrir de nouveaux territoires». Autrement dit, la solution est terra incognita

Pascal Riché

(1) Le Seuil, 2016, 148 p., 16 euros.

Daniel Cohen : “Le revenu de base est une utopie réaliste”

Louis Chauvel, bio express

Né en 1967, professeur à l’université du Luxembourg, Louis Chauvel a publié «le Destin des générations» (1998) et «les Classes moyennes à la dérive» (2006, Seuil). Ce mois-ci paraît «la Spirale du déclassement. Essai sur la société des illusions» au Seuil.

Paru dans “L’Obs” du 8 septembre 2016. 

Les 1ères pages de “la Spirale du déclassement”

 

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