Angela Merkel, une femme trop puissante pour une Europe en crise

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Angela Merkel, une femme trop puissante pour une Europe en crise

Date: 16 September 2016 | 6:07 am

Une fois de plus, c’est elle qui a pris les devants. Angela Merkel a fait le tour de la quasi-totalité des capitales européennes dans les semaines précédant le sommet des 27, le premier rendez-vous communautaire sans les Britanniques, qui se tient aujourd’hui à Bratislava. Objectif : resserrer les rangs de cette Europe en état de décomposition avancée sur quelques priorités peu ambitieuses en attendant des jours meilleurs (renforcement de l’économie européenne après le Brexit, la sécurité intérieure et extérieure de l’UE et la politique migratoire). Jeudi encore, la chancelière allemande était à Paris pour préparer cette grand-messe avec François Hollande.

“Mon foutu devoir et mon obligation est que cette Europe trouve un chemin ensemble”, avait-elle déjà déclaré le 28 février dernier.

Ukraine, euro, réfugiés : crise après crise, on la retrouve systématiquement dans la cabine de pilotage du paquebot européen. Elle s’est installée dans ce rôle de gardienne du temple, de sauveuse de l’Europe. Par conviction européenne, assurent les uns. Par intérêt national, dénoncent les autres. L’un n’empêche pas l’autre, conclut la plupart : Angela Merkel est convaincue qu’en ces temps de mondialisation, l’Allemagne ne peut tirer son épingle du jeu que dans un cadre européen.

Mais paradoxalement, elle est aussi clivante qu’elle est rassembleuse. Elle qui ne cesse d’en appeler à la solidarité européenne est aussi la première à provoquer des tensions entre les 27. Sa conception du projet européen et sa façon de faire sèment la discorde plus qu’elles ne rapprochent.

Des décisions unilatérales

Dans la crise des réfugiés, ses prises de décision unilatérales ont braqué une partie de ses partenaires. Ils sont nombreux à lui reprocher d’avoir provoqué un appel d’air qui a mis toute l’Europe en tension lorsqu’elle a lancé son “wir shaffen das” (“nous y arriverons”) le 31 août 2015 puis décidé d’accueillir les réfugiés partis à pied de Budapest dans la nuit du 4 au 5 septembre. D’autres n’ont toujours pas digéré qu’elle ait rétabli les contrôles à ses frontières dix jours après :

“Elle a créé un appel d’air et puis après elle a refermé ses frontières, deux actes successifs qui ont déstabilisé toute l’Europe”, déplorait un diplomate à Bruxelles en février dernier.

L’accord controversé avec la Turquie qu’elle a négocié de manière isolée pour réduire les flux de réfugiés a achevé de laisser un goût amer à Bruxelles et dans bon nombre de capitales européennes. La méthode n’a pas plu, la philosophie de l’accord non plus. Beaucoup considèrent que ce pacte ne respecte pas la convention de Genève sur les réfugiés et revient à mettre entre les mains d’Ankara l’avenir de l’Europe. Un pari risqué.

Autant de rancœurs qui rendent la chancelière forcément moins audible auprès de ses partenaires lorsqu’elle les appelle en vain à se montrer solidaires avec elle en acceptant un système de répartition obligatoire des réfugiés entre Etats membres.

“Sa gestion de la crise des réfugiés a créé beaucoup d’acrimonie en Europe. Les pays de l’Est estiment que la Commission européenne a pris trop fait et cause pour Berlin en leur demandant d’approuver un système de répartition des réfugiés dont ils ne veulent pas, tandis que l’Autriche pense que l’Allemagne les a emmenés trop loin et qu’elle a fait monter les extrêmes – une critique entendue aussi en France. L’Allemagne, elle, reproche aux autres leur manque de solidarité. Cela met toute l’Europe en tension. C’est très dangereux”, analyse un officiel français.

“On reproche à Angela Merkel d’avoir fait cavalier seul, ça a créé un malaise. Sur les réfugiés, comme avant sur la Grèce, elle a parfois manqué de méthode communautaire et donc de capacité à rassembler les Européens. Ce qui a empêché de créer un effet d’entrainement”, regrette également une source européenne.

Le fantôme grec

Si les pays de l’Est du groupe de Visegrad sont vent debout contre la politique migratoire d’Angela Merkel, les pays du Sud, eux, ne lui pardonnent pas sa sévère politique budgétaire. Avec ses diktats sur l’austérité, elle avait réussi à liguer tous les pays du Sud contre elle. Elle qui dit vouloir ressouder l’Europe a pourtant été celle qui a bien failli la briser lorsqu’elle a brandi la menace d’un “Grexit” (une sortie de la Grèce de la zone euro) afin de contraindre le Premier ministre grec de gauche radicale Alexis Tsipras à accepter toutes ses conditions en échange d’un nouveau plan d’aide pour son pays. C’est aussi d’Allemagne qu’était venue l’idée de suspendre la Grèce de l’espace Schengen au moment où le pays s’était retrouvé débordé par les migrants…

Son refus de toute mutualisation des dettes au bénéfice des pays du sud de l’Europe et son opposition à un renforcement des structures de la zone euro ont également montré à quel point son enthousiasme pour la solidarité européenne avait des limites.

Certes, son ministre des Finances Wolfgang Schäuble, qui, de notoriété commune, est l’inspirateur de l’intransigeance budgétaire allemande, a mis cet été de l’eau dans son vin en renonçant à punir l’Espagne et le Portugal, menacés de sanctions pour n’avoir pas respecté leurs engagements dans le cadre du pacte de stabilité et de croissance. Mais les observateurs s’accordent pour y voir une manœuvre politique, visant à ne pas réalimenter la gauche radicale dans ces pays, plutôt qu’un geste charitable.

Trop grande pour l’Europe

Au fond, la puissante Allemagne de Merkel est probablement trop crainte pour pouvoir fédérer autour d’elle.

“On sent qu’Angela Merkel n’est pas née avec l’Europe, au contraire d’Helmut Kohl. Sa politique européenne est plutôt froide. Elle n’a pas peur de l’hégémonie allemande”, remarque l’écologiste franco-allemand Daniel Cohn-Bendit. Mais, ajoute-t-il, “la force de Merkel, c’est surtout l’inconsistance des autres.”

Le commissaire européen Pierre Moscovici reconnaît toutefois que la chancelière allemande essaie de ne pas mordre la ligne rouge :

“Elle ne perd jamais de vue le rôle de l’Allemagne en Europe tout en étant consciente qu’il faut préserver les équilibres, que l’Allemagne ne doit pas apparaître comme une puissance impériale et impérieuse.”

“Pauvre vieille Allemagne, trop grande pour l’Europe, trop petite pour le monde”, observait Henry Kissinger au siècle dernier. C’est encore vrai.

Sarah Halifa-Legrand

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