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Au Groenland, surtout, ne traitez personne d'esquimau

Au Groenland, surtout, ne traitez personne d'esquimau

Date: 10 September 2016 | 4:22 pm

 

Du haut de ses 17.000 habitants, Nuuk est estampillée «métropole arctique» par l’office du tourisme. Il est vrai qu’on y trouve des magasins bien fournis en iPad, des musées, un hôtel 4 étoiles, un restaurant de sushis, un salon de massage thaïlandais et un café imitation Starbuck’s.

L’office du tourisme ne le mentionne pas, mais Nuuk est surtout célèbre pour ses barres d’immeubles en béton, aberration architecturale et saccage visuel, stigmates d’une politique de regroupement urbain entamée dès les années 1950 par les autorités danoises. Plus simple à administrer. Prenez un pêcheur dans un village au mode de vie traditionnel. Transplantez-le dans une cage à lapin pour en faire un chômeur urbain pourvu d’une télévision. Multipliez par quelques milliers. Récoltez les conséquences sociales et la réputation dégradée qui va avec.

Nuuk ne ressemble pas non plus au cauchemar que certains m’avaient décrit. La capitale est une gentille bourgade avec son port, ses artères bien tracées, son unique cinéma, ses fonctionnaires qui sortent du bureau pour faire un tour à la galerie marchande avant de rentrer dans leur maison colorée en saluant leur voisin. Nuuk donne l’impression d’être un hybride entre, disons, Saint-Pierre-et-Miquelon et La Courneuve.

A Nuuk, en 2011.

J’ai une méthode bien rodée pour apprivoiser l’âme d’un lieu dès mon arrivée. Je sors de l’aéroport et je file au bistrot. Je l’ai éprouvée de Bakou à Valparaiso et je n’ai jamais été déçu, il en ressort toujours quelque chose, un premier écrémage des passions locales, une piste à suivre, parfois des amitiés. J’entre dans le premier établissement qui croise ma route et j’en ressors vite car il n’est peuplé que de grands blonds – je n’ai rien contre les grands blonds, mais ce ne sont pas eux que je cherche aujourd’hui.

Je traverse la rue et pousse la porte du Max, qui présente l’avantage d’accueillir une clientèle plus typique. C’est un pub. Boiseries, fléchettes et écran géant diffusant un match de handball allemand. Kiel a trois buts de retard à la mi-temps. On se canarde au comptoir avec jovialité et tristesse, comme dans tous les bars du monde où l’on vient chercher un peu de détente en engourdissant son cerveau. Un couple de quinquagénaires attablés s’enlace avec tendresse. Un trio féminin joue à papier-caillou-ciseaux en enquillant les shots sur le comptoir.

Le patron me souhaite la bienvenue, puis un pilier tente d’engager la conversation. Très bien, je suis venu pour ça. Nous n’avons hélas que peu de mots en commun. Le groenlandais, idiome officiel, n’a pas de racine indo-européenne. Comme toutes les langues de la famille eskimo-aléoute, elle est polysynthétique et ergative. Je ne comprenais pas exactement ce que cela voulait dire avant de m’être documenté, et après m’être documenté, je ne comprends toujours pas (1).

Ce que je constate empiriquement, c’est que les mots peuvent comporter une trentaine de lettres et des phonèmes que mon larynx ne m’autorise pas. J’ai pris soin d’apprendre à dire bonjour, merci, je m’appelle Julien et je suis français. Ce sont les limites de mon bagage pour le moment. Mon niveau de danois, qui était langue officielle jusqu’en 2009, laisse à désirer – je n’ai pas lu Kierkegaard dans le texte depuis bien longtemps.

Il semble que mon ami de comptoir s’essaye à l’anglais, quoique je ne puisse pas l’affirmer avec certitude du fait de son élocution hasardeuse. La conversation dure dix bonnes minutes, le type émet des sons et je répète «désolé, mec, je comprends rien». Il me serre la main quatre fois, je trinque cinq fois pour meubler l’impossibilité de notre échange et manifester ma bienveillance. Il me tape sur l’épaule et j’écourte l’expérience en allant pisser.

Alors que je sors des toilettes, je sens une main attraper mon paquet. Je lève les yeux. C’est une rombière, la cinquantaine, joufflue avec des lunettes. Joviale. Penser à prendre des notes sur les parades de séduction plutôt directes qui ont cours ici. Je comprends vite qu’elle n’a
en fait aucune intention sexuelle. Elle veut simplement m’indiquer que j’ai un pénis (ce que je savais) et que je n’ai rien à faire ici, dans les toilettes des dames. Elle me montre le panneau, que je n’avais pas su déchiffrer. Je ne sais pas dire femme en groenlandais. Pardon, Madame
(mais la prochaine fois que tu me tripotes comme ça, j’appelle au secours).

Quelques instants plus tard, je suis alpagué par une touriste islandaise qui dissimule d’énormes seins sous son anorak. Elle m’annonce, dès la deuxième phrase, qu’elle exerce la fonction de poète.
– Est-ce que tu crois aux elfes ?
J’ai lu quelque part que les deux tiers de la population islandaise croyaient aux elfes.
– Bien sûr que non, répond-elle.
Elle boit une gorgée de Carlsberg.
– Mais en fait si, j’y crois.
Réponse idéale. Cette femme capte la polysémie du réel ; son statut de poétesse n’est pas usurpé. Je m’apprête à l’interroger sur les fondements des mythologies scandinaves quand nous sommes interrompus par Martina, une personne de petite taille, disposant des bras les plus courts qu’il m’ait été donné d’observer.

Nous sommes ensuite rejoints par Maria, qui a la plus grosse tête au nord de l’équateur. Le casting est bouclé, je paye ma tournée. Maria insiste pour faire un selfie. Le résultat est flagrant: son crâne est deux fois plus épais que le mien. Martina est guillerette, elle tient à donner son numéro de téléphone à toute la tablée. Maria, elle, oscille entre l’hilare et le vindicatif.

Sans sommation, elle se met à engueuler la poétesse.
– Un jour, un Islandais m’a traitée d’Esquimau.
Magie de l’alcool, je me rends compte que je comprends le groenlandais:
– Il m’a traitée d’Esquimau !
Elle dresse le poing. La poétesse, innocente quoique islandaise, recule d’un cran. Le poing de Maria s’abat sur la table.

C’est l’heure de faire un point sémantique. Esquimau (ou eskimo) viendrait de l’algonquin signifiant «mangeur de viande crue» ou de l’expression des Indiens Micmacs traduisible par «parlant la langue d’une terre étrangère». Il désigne l’ensemble des peuples autochtones
de l’Arctique. Le terme est aujourd’hui considéré comme péjoratif, d’où la colère houblonnée de Maria.

Inuit veut dire «humain». L’appellation se rapporte aux peuples autochtones arctiques d’Amérique du Nord et du Groenland. Il serait toutefois imprécis d’affirmer que les Groenlandais sont des Inuits, car le métissage est largement répandu. (Mais ne sommes-nous pas tous métis ?) Quelques siècles d’interactions avec l’Europe ont engendré des blonds aux yeux clairs présents ici depuis des générations. Le Groenlandais, c’est donc celui qui vit au Groenland (à l’exclusion des étrangers et des Danois métropolitains), quel que soit son phénotype.

Une fois la conversation pacifiée par la grâce d’une nouvelle tournée de bières, je salue mes amies et m’exfiltre du bar, action plus difficile qu’elle n’en a l’air, car Martina tente de me retenir avec ses petits bras. La rue principale de la capitale du Groenland est vide. Il est bientôt 22 heures et le soleil, qui ne brille pas pareil pour tout le monde, refuse de se coucher.

© Paulsen

L’Islande, le pays où tout le monde écrit (votre plombier, votre président…)

Briser la glace
par Julien Blanc-Gras
(sortie le 15 septembre)

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